Les gros mots de la foi

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Christianisme
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  • théologie
  • foi
  • mort
  • salut
  • péché
  • grâce

Résumé

Issu des sessions "Gros mots de la théologie" (décembre 2021) : salut, mort, conversion — sans jargon. Pour un groupe de réflexion théologique ou une animation spirituelle en fraternité.

Contenu

Sauvé de quoi ?

Stéphane Lavignotte

Traditionnellement, la question du salut est liée à la mort : y-a-t-il quelque chose après la mort et a-t-on une influence là-dessus ?

Peut-on y changer quelque chose par notre comportement, par notre argent, etc. ?

On peut souligner que dans certaines religions – le bouddhisme par exemple – cette question ne se pose pas. En cela, les religions du salut — christianisme, islam… — ont en commun un pessimisme : « Il y a quelque chose dont on doit être sauvé » et un optimisme : on peut en être sauvé.

Dans le judaïsme ancien et même actuel, la plupart des courants se soucient peu de la question : l'âme est éternelle et tout le monde sera ressuscité ensemble quand Dieu le décidera. Mais au temps de Jésus, cela commence déjà à faire débat (comme on le voit en Mc 12,18-27). Un courant — les pharisiens dont Jésus est proche — pense qu'il y a résurrection. Les autres non, ou alors on parle de la fin des temps.

La peur de la mort commence à se généraliser à la fin de l'antiquité car l'empire romain vit des guerres civiles, les attaques des « barbares », etc. Selon le théologien du XX° siècle Paul Tillich, si le message chrétien a tant de succès à cette époque c'est qu'il répond à cette angoisse : oui, il y a une vie après la mort. Sauvé de quoi ? De la mort.

Mais cette réponse amène une nouvelle peur qui se développe au Moyen Âge : si on ne meurt pas, que devient-on ? Ira-t-on en enfer ? On cherche à être sauvé de quoi : de l'enfer.

Le débat qui va se développer alors est celui de savoir comment on est sauvé de l'enfer pour aller au paradis. Ce débat commence dès le 4° siècle après Jésus-Christ entre deux théologiens de l'époque, Augustin et Pélage, et sera encore celui qui entraînera la séparation entre catholicisme et protestantisme. On n'en parlera pas davantage aujourd'hui car on en parlera la prochaine fois quand on abordera le thème de la grâce.

Mais ce qu'il faut retenir pour notre question « sauvé de quoi ? » c'est ceci.

Il y a d'un côté l'idée de Pélage et de la théologie du Moyen Âge qu'il faut avoir certaines pratiques : bien se comporter, adorer les reliques et les images pieuses, aller à la messe pour être sauvé… Selon Paul Tillich, cette réponse par la bonne pratique entraîne une nouvelle angoisse : comment puis-je obtenir le pardon de Dieu ? Est-ce que j'en fais assez ? Est-ce que je suis assez bien ? C'est ce qu'il appelle l'angoisse morale. De quoi veut-on être sauvé ? De l'indignité, de l'immoralisme qui mène à l'enfer.

La tradition d'Augustin et des réformateurs protestants se veut une réponse à cette angoisse : votre salut ne dépend pas de vous mais de Dieu, car il vous fait grâce. Vous n'avez rien à faire car vous êtes déjà sauvé par Jésus : par sa mort, il vous a sauvé. Ce qui fait le succès du protestantisme c'est qu'il répond à l'angoisse de l'enfer et d'avoir peur de ne jamais être assez bien, assez moral. On n'en dira pas plus car c'est la prochaine fois qu'on parle de la grâce.

La phrase de Luther qu'il trouve chez Paul et qui résume le tout c'est : « sauvé par la grâce au moyen de la foi ». Alors que la question du Moyen Âge est que la personne expie — répare — sa faute pour plaire à Dieu, Luther inverse : Dieu vient à travers Jésus « pour moi » pour me libérer du péché et de la mort, Dieu vient lui-même livrer la bataille contre la puissance de la mort, les forces qui oppriment les humains. Je suis sauvé d'elles par Dieu. Il dit à la personne : « Tu es mon enfant ». Dieu porte son amour à la personne et non à ce qu'elle fait ou pas.

Cette foi est moins un croire « en » — des idées, des dogmes… — qu'une relation entre la personne et Dieu, la personne et Jésus, le fait de se laisser habiter par l'esprit saint qui change la vie de la personne. En son temps Calvin pouvait parler du renouvellement ou de la régénération de la personne qui peut l'amener vers une vie plus juste, la sanctification. Sauvé de quoi ? Du péché, de la mort, de ce qui m'opprime…

Cette importance de la foi par la relation s'illustre fortement aujourd'hui dans une partie du protestantisme évangélique qui demandera « avez-vous rencontré Jésus ? », « Jésus est-il entré dans votre cœur ? » et qui fait que les croyants exprimeront un sentiment de plénitude : « dans les bras de Jésus ». Ce n'est pas sans rappeler le succès actuel du développement personnel ou des livres de sagesse.

Pourtant, on n'en a pas fini pour autant avec la question « sauvé de quoi ? ».

  1. Selon Tillich, une nouvelle angoisse arrive après cette libération définitive qu'aurait dû être la grâce d'être déjà sauvé, d'être sauvé gratuitement. Si être sauvé ne dépend pas de nous, de notre action sur terre, alors à quoi sert notre vie ? C'est l'angoisse de l'absurde qui serait l'angoisse du XX° siècle par excellence.

    Le risque est alors de se dire : ma vie a un sens si… je réussis professionnellement, si je suis riche, si j'ai une famille parfaite, si je suis un parent parfait… Au risque que ces réponses deviennent des aliénations : le travail, la consommation, la famille… Reprenant une idée de Luther, un théologien du XX° siècle, Rudolf Bultmann, dira que l'humain cherche toujours à se sauver lui-même — au lieu de se laisser sauver par Dieu — et que c'est de cette prétention qu'il faut se libérer pour se tourner vers l'avenir. Parfois, c'est donc de soi qu'il faut être sauvé.

  2. Si les trois angoisses dont parle Tillich sont davantage présentes à différentes périodes de l'histoire, elles sont aussi présentes en même temps dans nos vies et résument beaucoup de choses dont nos contemporains aspirent à être sauvés :

    • L'angoisse de l'antiquité, l'angoisse ontologique — ontologique, ça veut dire lié à la question de l'être — angoisse du destin et de la mort : aujourd'hui l'angoisse de la précarité, du chômage, l'angoisse économique, l'angoisse de la maladie, de la fin de vie…
    • L'angoisse morale, de la culpabilité et de la condamnation — liée à l'imaginaire de l'enfer, celle du Moyen Âge ; aujourd'hui, ne pas être un bon parent, ne pas bien faire mon travail, ne pas être un militant assez engagé…
    • Et donc l'angoisse existentielle — à quoi ça sert de vivre, l'angoisse du vide et de l'absurde. Ça sert à quoi tout ça ? Angoisse de la modernité ; aujourd'hui : mon travail a-t-il un sens ? Qu'est-ce que je fais dans ce couple ? Être un citoyen, est-ce que ça pèse dans la politique ?
  3. L'autre critique qui va apparaître est qu'on peut sembler, dans ces théologies, ne s'adresser qu'à l'individu.

    Dans les théologies de la libération dans les pays du sud et notamment en Amérique latine, très proches des mouvements politiques et sociaux révolutionnaires dans les années 1960 à 1980, l'Évangile annonce l'amour passionné de Dieu pour les pauvres, leur salut n'est pas seulement demain après la mort, mais signifie une libération politique et sociale ici et maintenant qui engendre une nouvelle vie collective — dans le village, le bidonville — mais aussi dans les changements politiques et sociaux dans le sens de la justice et de la fraternité. Sauvé de quoi ? De la pauvreté, de l'oppression, de l'exploitation, du mépris… C'est un peu ce que l'on trouve dans la charte de la Mission populaire quand il y est écrit : « il n'y a de fatalité ni dans l'injustice, ni dans l'oppression, ni dans l'échec » et qu'elle veut « œuvrer avec tous ceux qui travaillent dans les mêmes perspectives fraternelles pour que, là où ils vivent, la justice remplace l'oppression, l'équité remplace l'exploitation, etc ».

Textes bibliques

  • Qui est le sujet du salut, qui est-ce qui sauve ?
  • De quoi est-il sauvé, et qu'est-ce qui s'ouvre avec ce salut ?
  • Quelle est la temporalité de ce salut (réalisation immédiate – promesse pour l'avenir) ?
  • Comment est-il sauvé ?

Luc 1, 67-79

67 Zacharie, le père du petit enfant, fut rempli du Saint-Esprit ; il se mit à prophétiser en ces termes :

68 « Loué soit le Seigneur, le Dieu du peuple d'Israël, parce qu'il est intervenu en faveur de son peuple et l'a délivré. 69 Il a fait apparaître un puissant Sauveur, pour nous, parmi les descendants du roi David, son serviteur. 70 C'est ce qu'il avait annoncé depuis longtemps par ses saints prophètes : 71 il avait promis qu'il nous délivrerait de nos ennemis et du pouvoir de tous ceux qui nous veulent du mal.

72 Il a manifesté sa bonté envers nos ancêtres et n'a pas oublié sa sainte alliance.

73 En effet, Dieu avait fait serment à Abraham, notre ancêtre, 74 de nous libérer du pouvoir des ennemis et de nous permettre ainsi de le servir sans peur, 75 pour que nous soyons saints et justes devant lui tous les jours de notre vie.

76 Et toi, mon enfant, tu seras prophète du Dieu très-haut, car tu marcheras devant le Seigneur pour préparer son chemin 77 et pour faire savoir à son peuple qu'il vient le sauver en pardonnant ses péchés. 78 Notre Dieu est plein de tendresse et de bonté :

il fera briller sur nous une lumière d'en haut, semblable à celle du soleil levant,

79 pour éclairer ceux qui se trouvent dans la nuit et dans l'ombre de la mort,

pour diriger nos pas sur le chemin de la paix. »

Luc 17, 11-19

11 Tandis que Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa le long de la frontière qui sépare la Samarie et la Galilée. 12 Il entrait dans un village quand dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils se tinrent à distance 13 et se mirent à crier : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ! » 14 Jésus les vit et leur dit : « Allez vous faire examiner par les prêtres. » Pendant qu'ils y allaient, ils furent guéris. 15 L'un d'entre eux, quand il vit qu'il était guéri, revint sur ses pas en louant Dieu à haute voix. 16 Il se jeta aux pieds de Jésus, le visage contre terre, et le remercia. Cet homme était Samaritain. 17 Jésus dit alors : « Tous les dix ont été guéris, n'est-ce pas ? Où sont les neuf autres ? 18 Personne n'a-t-il pensé à revenir pour remercier Dieu, sinon cet étranger ? » 19 Puis Jésus lui dit : « Relève-toi et va ; ta foi t'a sauvé. »

Luc 19, 1-10

1 Après être entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville. 2 Il y avait là un homme appelé Zachée ; c'était le chef des collecteurs d'impôts et il était riche. 3 Il cherchait à voir qui était Jésus, mais comme il était de petite taille, il ne pouvait pas y parvenir à cause de la foule. 4 Il courut alors en avant et grimpa sur un arbre, un sycomore, pour voir Jésus qui devait passer par là. 5 Quand Jésus arriva à cet endroit, il leva les yeux et dit à Zachée : « Dépêche-toi de descendre, Zachée, car il faut que je loge chez toi aujourd'hui. » 6 Zachée se dépêcha de descendre et le reçut avec joie. 7 En voyant cela, tous critiquaient Jésus ; ils disaient : « Cet homme est allé loger chez un pécheur ! » 8 Zachée, debout devant le Seigneur, lui dit : « Écoute, Maître, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai pris trop d'argent à quelqu'un, je vais lui rendre quatre fois autant. » 9 Jésus lui dit : « Aujourd'hui, le salut est entré dans cette maison, parce que tu es, toi aussi, un descendant d'Abraham. 10 Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus. »

Actes 5, 25-32

25 Puis quelqu'un survint et leur dit : « Écoutez ! Les hommes que vous avez jetés en prison se trouvent dans le temple où ils donnent leur enseignement au peuple. »

26 Le chef des gardes partit alors avec ses hommes pour ramener les apôtres. Mais ils n'usèrent pas de violence, car ils avaient peur que le peuple leur lance des pierres. 27 Après les avoir ramenés, ils les firent comparaître devant le Conseil et le grand-prêtre se mit à les accuser. 28 Il leur dit : « Nous vous avions sévèrement défendu d'enseigner au nom de cet homme. Et qu'avez-vous fait ? Vous avez répandu votre enseignement dans toute la ville de Jérusalem et vous voulez faire retomber sur nous les conséquences de sa mort ! » 29 Pierre et les autres apôtres répondirent : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. 30 Le Dieu de nos ancêtres a rendu la vie à ce Jésus que vous aviez fait mourir en le clouant sur la croix. 31 Dieu l'a élevé à sa droite et l'a établi comme chef et Sauveur pour donner l'occasion au peuple d'Israël de changer de comportement et de recevoir le pardon de ses péchés. 32 Nous sommes témoins de ces événements, nous et le Saint-Esprit que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent. »

Qu'est-ce que ça me dit dans la pratique ?

Où voyez-vous le péché se manifester dans les Frats ?

Qu'est-ce qui permet de dépasser ces situations ?


Petit exposé théologique sur la grâce

Frédéric de Coninck

La grâce est-elle une réalité difficile à admettre et à vivre ?

Il y a quelque chose de paradoxal avec la grâce : a priori c'est une bonne nouvelle. Le fait que Dieu nous accueille, de manière inconditionnelle, dans sa grâce, c'est une bonne nouvelle. Mais il semblerait que ce soit une bonne nouvelle qui met beaucoup de monde mal à l'aise.

Par exemple, dès l'époque du Nouveau Testament, Paul a dû ferrailler dans l'épître aux Galates pour essayer de ramener ses lecteurs à la grâce, alors qu'ils sont tentés d'en revenir au rituel de la circoncision et aux observances de la loi de Moïse. Citons-le :

« O Galates stupides, qui vous a envoûtés alors que, sous vos yeux, a été exposé Jésus Christ crucifié ? Éclairez-moi simplement sur ce point : Est-ce en raison de la pratique de la loi que vous avez reçu l'Esprit, ou parce que vous avez écouté le message de la foi ? » (Gal 3,1-2)

Il semblerait qu'il soit difficile d'admettre que Dieu ne nous doit rien et qu'il nous donne tout.

Les débats à l'époque de la Réforme

Cela s'est rejoué, d'une manière un peu décalée mais analogue, au moment de la Réforme. Pour des raisons en partie mercantiles, l'église avait entrepris de faire payer aux croyants, en espèces sonnantes et trébuchantes, des années de purgatoire en moins. Le geste de Luther, en revenant à la grâce, a conduit à mettre fin à cet odieux marchandage. Mais, de nouveau, la gratuité offerte par Dieu a créé la polémique. Luther a dû se réfugier chez un prince sympathisant pour échapper à l'arrestation et à une mise à mort probable. Et des guerres religieuses s'en sont suivies. Or, pour déclencher un conflit armé il faut que des intérêts puissants soient en jeu.

Et, de fait, ce que l'on perçoit bien, dans les oppositions et les combats de la Réforme c'est qu'il y a des jeux de pouvoir importants autour de cette question de la grâce.

Pour employer les mots de Max Weber, le clergé est toujours tenté de s'octroyer un « monopole des biens du salut », disons un monopole de l'accès au salut, afin d'asseoir son pouvoir. Or, il y a un lien direct entre l'affirmation que le clergé ne délivre aucun bien du salut, que c'est Dieu qui offre le salut, et l'affirmation, par le même Luther, du sacerdoce universel : l'idée que chaque croyant a, devant Dieu, le statut d'un prêtre, que l'accès au salut ne passe donc par aucune institution.

La grâce : une remise en question radicale des hiérarchies sociales

Au-delà des débats de la Réforme, il est clair qu'il y a de forts enjeux sociaux dans les tentatives de contournement de la grâce.

Payer, cela permet, en effet, de se différencier. Observer de plus ou moins près la loi, cela permet aussi de se différencier. La vie sociale ne cesse de construire des hiérarchies entre les personnes, en usant de systèmes de valeurs divers. C'est ce que Bourdieu appelait la distinction. Or, le prix que l'on attache à chaque personne, à une pratique donnée, la valeur que l'on reconnaît à certaines personnes plus qu'à d'autres est radicalement contestée par la logique de la grâce.

Chez Paul il y a, d'ailleurs, un lien direct entre la grâce offerte et l'érosion des différences sociales. On peut citer l'épître aux Romains :

« Nous estimons en effet que l'humain est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi. Ou alors, Dieu serait-il seulement le Dieu des Juifs ? N'est-il pas aussi le Dieu des païens ? Si ! il est aussi le Dieu des païens, puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu qui va justifier les circoncis par la foi et les incirconcis par la foi. » (Rm 3,28-30)

Les termes en gras dans le texte de Paul montrent que, dans son esprit, une chose entraîne l'autre. On retrouve le même raisonnement dans l'épître aux Galates :

« Tous, vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus Christ. Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n'y a plus ni Juif, ni Grec ; il n'y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n'y a plus l'homme et la femme ; car tous, vous n'êtes qu'un en Jésus Christ. » (Gal 3,26-27)

La grâce vient donc miner toutes les hiérarchies sociales.

Le protestantisme a connu ses propres tentatives pour contourner la logique de la grâce

Et, faut-il le dire, il ne suffit pas d'être protestant pour être immunisé contre ce que l'on pourrait appeler : « la sortie du mérite par la porte et son retour par la fenêtre ». Les puritains s'attachaient à montrer qu'ils méritaient d'avoir été graciés en étant sérieux dans leur travail et en faisant de bonnes affaires. Donc si on était pauvre c'est qu'on était paresseux. Ou bien — pire encore — si on est pauvre c'est la preuve que Dieu ne nous a pas bénis. On glisse ainsi progressivement vers la théologie de la prospérité : le fait que j'ai de l'argent prouve que Dieu m'a fait grâce à moi plus qu'à toi. La boucle est ainsi bouclée : on en est revenu à des hiérarchies sociales.

Dans un autre registre, la pente naturelle est de considérer que Jésus a payé une sorte d'amende à notre place sur la croix. Mais, pour le Nouveau Testament, Jésus a payé, non pas une amende, mais une rançon, ce qui n'est pas la même chose. Quand on lit qu'il nous a « rachetés », cela veut dire qu'il nous a rachetés comme on rachetait des esclaves pour les libérer. C'était là l'interprétation centrale de la croix pendant les premiers siècles de l'histoire de l'église. En allant jusqu'au bout de l'amour, en assumant une non-puissance, Jésus a tracé une voie de libération que toute personne peut emprunter.

Ensuite, il y a eu une autre polémique : est-ce que l'annonce de la grâce ne pousse pas à la passivité et à ce qu'on appelle le quiétisme — rester bien tranquillement chez soi sans trop se préoccuper des autres ? On peut citer, par exemple, Dietrich Bonhoeffer dans Le prix de la grâce :

« Le monde trouve, à bon marché, un voile pour couvrir ses péchés, péchés dont il ne se repent pas et dont, à plus forte raison, il ne désire pas se libérer. […] Puisque la grâce fait tout toute seule, tout n'a qu'à rester comme avant… Que le chrétien vive donc dans le monde, qu'il soit en toutes choses semblable au monde et qu'il ne s'avise surtout pas de mener sous la grâce une vie différente de celle qu'on mène sous le péché ! »

La mise en garde est valable, pourtant en lisant et relisant Bonhoeffer, mon impression est qu'il est en partie passé à côté de l'enjeu. Je dirais plutôt que, de la grâce de Dieu résulte, assurément, un appel (et non pas un remboursement quelconque) : vivre avec les autres de la même manière que Dieu vit avec nous. En accueillant toute personne sans considération de sa valeur sociale et en lui donnant les moyens de vivre libre des contraintes sociales, y compris de celles qu'elle a intériorisées, y compris de celles dans lesquelles toute personne s'empêtre elle-même. Et c'est un appel vers la liberté y compris pour celui qui a été gracié : c'est cela qui nous libère et qui nous permet d'accéder à la vie en plénitude. C'est là aimer l'autre en vérité et vivre avec lui des relations vivantes.

La grâce et les hiérarchies sociales d'aujourd'hui

La grâce est donc une affirmation libératrice autant que vénéneuse. Et la perversion des valeurs sociales opérée par la grâce n'est pas moins forte aujourd'hui qu'hier. La tendance, aujourd'hui est d'évaluer si quelqu'un est « bankable », d'évaluer sa valeur sur des marchés divers (des marchés monétaires, mais aussi symboliques, popularité, désirabilité, etc.). On compte en chiffre d'affaires, en « likes », en regards, en considération sociale, etc. Du coup la position subordonnée, dans la société, s'accompagne facilement d'un sentiment d'indignité : on n'est pas au niveau, on a moins de valeur, on est moins « bankable », etc.

Donc avec des personnes qui vivent une sorte de dévalorisation continue, faire vivre la grâce est un combat et une victoire quand on y parvient.

La grâce construit donc un lieu de vie en commun qui nous libère les uns les autres et les uns par les autres. Elle est ce qui nous permet d'exister ensemble et de nous apprécier, les uns les autres, pour ce que nous sommes.

Frédéric de Coninck

Textes bibliques

  • D'où vient la grâce ?
  • Quelle forme prend la grâce ?
  • En quoi la grâce que vous croisez dans ce texte vous semble déranger les idées reçues ou dominantes dans notre société ?
  • En quoi tout ça fait écho / éclaire / interroge avec ce que vous vivez dans les Frats ?
Matthieu 5, 38-46

38 Vous avez appris qu'il a été dit : œil pour œil, et dent pour dent. 39 Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre. 40 Si quelqu'un veut plaider contre toi, et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. 41 Si quelqu'un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui. 42 Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut emprunter de toi.

43 Vous avez appris qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. 44 Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, 45 afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. 46 Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains aussi n'agissent-ils pas de même ?

Matthieu 19, 16-22

16 Et voici, un homme s'approcha, et dit à Jésus : Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? 17 Il lui répondit : Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon ? Un seul est le bon. Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. Lesquels ? lui dit-il. 18 Et Jésus répondit : Tu ne tueras point ; tu ne commettras point d'adultère ; tu ne déroberas point ; tu ne diras point de faux témoignage ; honore ton père et ta mère ; 19 et : tu aimeras ton prochain comme toi-même. 20 Le jeune homme lui dit : J'ai observé toutes ces choses ; que me manque-t-il encore ? 21 Jésus lui dit : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. 22 Après avoir entendu ces paroles, le jeune homme s'en alla tout triste ; car il avait de grands biens.

Matthieu 20, 1-16

1 Car le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui sortit dès le matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. 2 Il convint avec eux d'un denier par jour, et il les envoya à sa vigne. 3 Il sortit vers la troisième heure, et il en vit d'autres qui étaient sur la place sans rien faire. 4 Il leur dit : Allez aussi à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera raisonnable. 5 Et ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers la sixième heure et vers la neuvième, et il fit de même. 6 Étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d'autres qui étaient sur la place, et il leur dit : Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire ? 7 Ils lui répondirent : C'est que personne ne nous a loués. Allez aussi à ma vigne, leur dit-il. 8 Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : Appelle les ouvriers, et paie-leur le salaire, en allant des derniers aux premiers. 9 Ceux de la onzième heure vinrent, et reçurent chacun un denier. 10 Les premiers vinrent ensuite, croyant recevoir davantage ; mais ils reçurent aussi chacun un denier. 11 En le recevant, ils murmurèrent contre le maître de la maison, 12 et dirent : Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et tu les traites à l'égal de nous, qui avons supporté la fatigue du jour et la chaleur. 13 Il répondit à l'un d'eux : Mon ami, je ne te fais pas tort ; n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier ? 14 Prends ce qui te revient, et va-t'en. Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi. 15 Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux ? Ou vois-tu de mauvais œil que je sois bon ? 16 Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers.

Luc 7, 36-50

36 Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table. 37 Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum, 38 et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait ; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. 39 Le pharisien qui l'avait invitée, voyant cela, dit en lui-même : Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c'est une pécheresse. 40 Jésus prit la parole, et lui dit : Simon, j'ai quelque chose à te dire. — Maître, parle, répondit-il. — 41 Un créancier avait deux débiteurs : l'un devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante. 42 Comme ils n'avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel l'aimera le plus ? 43 Simon répondit : Celui, je pense, auquel il a le plus remis. Jésus lui dit : Tu as bien jugé. 44 Puis, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour laver mes pieds ; mais elle, elle les a mouillés de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux. 45 Tu ne m'as point donné de baiser ; mais elle, depuis que je suis entré, elle n'a point cessé de me baiser les pieds. 46 Tu n'as point versé d'huile sur ma tête ; mais elle, elle a versé du parfum sur mes pieds. 47 C'est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés : car elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu. 48 Et il dit à la femme : Tes péchés sont pardonnés. 49 Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés ? 50 Mais Jésus dit à la femme : Ta foi t'a sauvée, va en paix.

Qu'est-ce que ça me dit dans la pratique ?

Pouvez-vous citer un moment de grâce dans la vie de votre Frat ?

Qu'est-ce qui fait obstacle dans vos efforts pour vivre la grâce ?

12 mai 2021


Le péché

Isabelle Grellier-Bonnal

C'est une notion complexe qui peut recevoir des définitions très diverses, et même plus ou moins contradictoires.

Elles ont cependant un point commun : la notion de péché a une dimension religieuse, c'est devant Dieu que cela se joue. « La qualification de péché désigne le fait qu'un acte est nuisible à la vie dont Dieu veut faire vivre les humains au sein de l'Alliance selon laquelle il désire les rassembler en communion avec lui et entre eux. » (J.M. Pohier, « Péché », Encyclopaedia Universalis)

En fait, la notion de péché est une façon de chercher à expliquer la réalité du mal, qui nous interroge tant. D'autant que ce mot « mal » comporte deux versants, celui du mal commis, et celui du mal subi — souvent par des innocents…

La notion de péché prend une grande place dans certaines compréhensions de la religion — mais est-ce juste ? Cela m'a amusée de constater que dans l'Encyclopédie du protestantisme — un gros volume d'environ 1500 pages — seule une petite colonne est consacrée à l'article « péché » ; cela me paraît assez juste.

Je distingue 3 compréhensions traditionnelles du péché — auxquelles il faut en ajouter une quatrième, plus récente :

Une compréhension morale

Il s'agit des fautes qui contreviennent aux règles morales. On parlera alors plutôt des péchés (au pluriel).

Dans cette perspective, la tradition a établi des listes, en distinguant les péchés capitaux et les péchés véniels ; avec des catégorisations qui nous paraissent bien peu pertinentes aujourd'hui !

« Les péchés capitaux sont dans la religion catholique les sept péchés ou "vices" qui entraînent tous les autres. Cette nomenclature, qui est distincte de la désobéissance aux prescriptions du Décalogue, apparaît au IV° siècle et a été systématisée au XIII° siècle par Thomas d'Aquin. La liste évolue selon les auteurs. »

La liste la plus classique — l'avarice, l'envie, la paresse, la gourmandise, l'orgueil, la luxure et la colère — nous étonne aujourd'hui…

Petit clin d'œil significatif : j'ai tapé « 7 péchés capitaux » sur Google et la deuxième entrée proposée était une page de L'Express[1], « Comment utiliser les 7 péchés capitaux pour booster ses ventes ? ». Ce qui montre à la fois la distance prise par notre société vis-à-vis de ces catégories traditionnelles et l'impact qu'elles ont encore.

Dans cette compréhension morale, l'accent est mis sur l'individu, qui est appelé à lutter contre ces tendances en lui. C'est surtout le mal commis qui est envisagé. Et elle ne prend pas en compte l'influence des structures sociales sur la vie des humains.

Une compréhension existentielle

Le péché, dans cette compréhension, renvoie à ce que nous sommes fondamentalement, avec les limites qui sont les nôtres, avec notre fragilité. L'être humain, caractérisé par sa finitude, est dans cette perspective foncièrement pécheur, dans son essence même. C'est l'expérience d'une certaine captivité de l'humain qui, pour le dire avec Paul, « fait le mal qu'il ne veut pas faire et ne fait pas le bien qu'il veut faire » (Ro 7) :

18 Ce qui est bon, je le sais, n'habite pas en moi, […] : j'ai la volonté, mais non le pouvoir de faire le bien. 19 Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas.

Romains 7, 18-19

Cela a été théorisé depuis fort longtemps, à travers la notion de péché originel, une construction développée par saint Augustin au 4° siècle[2] : l'idée est que « s'il y a du mal dans l'humanité, c'est par suite du libre péché de l'homme » (Encyc. Univ. p. 664) ; c'est Adam qui, par sa désobéissance, aurait fait entrer le péché dans le monde[3] ; depuis, le péché se transmettrait de génération en génération, quasi-biologiquement, tout humain en étant marqué dès sa naissance à travers la conception. Ce qui a conduit l'Église catholique à porter pendant des siècles un regard très négatif sur la sexualité, comprise comme foncièrement marquée par le péché.

À travers cette notion, difficile à recevoir comme telle, il s'agit à la fois de dire que le mal relève de notre responsabilité — et donc d'en dédouaner Dieu —, et de rendre compte de la réalité du mal qui nous entoure, qui nous précède même, échappant à notre volonté.

C'est principalement sur le texte de Ro 5,12-21 (cf. ci-dessous) que s'appuie saint Augustin pour élaborer ce concept. Mais, à travers ce parallèle entre Adam et le Christ, Paul veut souligner la grâce apportée par Christ, alors qu'Augustin met l'accent sur la culpabilité humaine.

Une compréhension théologique

Pour J.D. Kraege, le péché est une « fausse orientation de la personne toute entière », une « fermeture de l'humain sur lui-même par souci de soi » (« Péché », in Enc. du protestantisme). Ce qui rejoint la définition de Luther pour qui l'humain est fondamentalement incurvatus in se, replié sur lui-même, sur ses propres intérêts. Seule la grâce qui le libère du souci de lui-même peut le délivrer du péché. C'est d'ailleurs devant l'annonce de la grâce que l'on prend conscience de son péché.

Ce qui est derrière cette compréhension du péché, c'est l'affirmation centrale chez Paul du salut par grâce. Pour Paul, qui a une anthropologie pessimiste, l'humain est radicalement incapable de faire le bien par lui-même. Mais cette incapacité est une chance, elle l'amène à se tourner vers Dieu qui, dans son amour, le justifie, le regarde comme juste. Reconnaître et accepter sa propre fragilité est la condition nécessaire pour accueillir cet amour ; tandis qu'un certain orgueil éloigne de Dieu. C'est sans doute quelque chose comme cela que Paul veut souligner dans sa première lettre aux Corinthiens, quand il affirme que :

« Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; 28 et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. » (1 Co 1,27-28)

On peut aussi évoquer dans ce sens une parabole que l'Évangile de Luc place dans la bouche de Jésus (Luc 18,9-14, cf. ci-dessous) : il met en scène d'un côté, un pharisien, très content de lui parce qu'il respecte bien la loi, de l'autre, un collecteur d'impôt qui au contraire se désole d'être pécheur. La conclusion de Jésus est que c'est le collecteur d'impôt qui est juste aux yeux de Dieu.

C'est aussi pour souligner la grâce de Dieu que Luther a pu écrire de façon très paradoxale (dans une lettre à Melanchton du 1° août 1521) :

« Sois pécheur et pèche fortement, mais crois plus fermement encore et réjouis-toi dans le Christ, vainqueur du péché, de la mort et du monde. »

Il emploie là le mot « péché » dans la première définition — pour mieux montrer que ce péché-là est secondaire pour lui.

Dans cette perspective, le péché n'est pas la finitude de l'humain, c'est au contraire le refus de sa finitude, sa prétention à être parfait par lui-même, en se passant des autres et de Dieu. On a là une définition qui est quasiment opposée à la précédente.

Cette compréhension théologique est aussi très éloignée de la première définition puisqu'elle relativise la dimension morale. Nos actes moraux ne sont plus, dans cette définition, le critère selon lequel Dieu nous regarderait ; le péché, c'est au contraire de se fermer à la grâce. C'est donc la dimension verticale de la relation avec Dieu qui est surtout soulignée — sans oublier pour autant que la relation avec Dieu est inséparable de la relation avec les autres.

Péché structurel

Ces trois compréhensions, dans leur formulation classique, renvoient plutôt à une définition individuelle du péché, sans prendre en compte l'influence sur nous des structures sociales. Ce que l'on ne peut plus faire aujourd'hui, après les travaux de Marx et de la sociologie.

D'ailleurs une définition du péché focalisée sur l'individu échoue à être opérante. Je prends un exemple : au 19° siècle, les salaires étaient tels que, si elles voulaient que leurs enfants ne meurent pas de faim, les femmes étaient obligées de faire ce que l'on a appelé le 5° quart de la journée — à savoir se prostituer…

Cela a été un des grands apports du Christianisme social que de prendre en compte cette dimension structurelle du péché.

Penser le péché dans une dimension structurelle, c'est mettre en question les structures économiques qui reposent sur l'exploitation de certains ; les structures politiques autoritaires et corrompues ; les structures sociales qui dévalorisent — ou même nient le droit à l'existence — de certaines catégories de personnes, selon des critères de race, d'orientation sexuelle, etc. Ces structures sont en elles-mêmes pécheresses, et elles favorisent les formes individuelles de péché que nous avons nommées, en empêchant toute vie morale (1° déf.), en accroissant encore la fragilité des plus pauvres, les empêchant de se tenir debout (2° déf.), et en rendant difficile de concevoir l'idée même d'un Dieu de grâce (3° déf.).

On peut, à titre d'exemple, évoquer la Confession d'Accra, adoptée par l'Alliance Réformée Mondiale en 2004, qui dénonce le capitalisme comme contraire à la « juste loi de Dieu ». La confession pose d'abord des affirmations théologiques : Dieu veut la vie en plénitude pour tous, Dieu est souverain, et ce sont ces convictions qui amènent à refuser les systèmes qui excluent certaines catégories de personnes de cette plénitude, en s'arrogeant un pouvoir qui est celui de Dieu seul.

17. Nous croyons en Dieu, le Créateur, celui qui maintient toute vie, qui nous appelle à être ses partenaires dans la création et la rédemption du monde. Nous vivons dans la promesse que Jésus Christ est venu afin que tous aient la vie en plénitude (Jn 10,10). Guidés et soutenus par le Saint Esprit, nous nous ouvrons à la réalité de notre monde.

18. Nous croyons que Dieu est souverain sur toute la création. « Au Seigneur, la terre et ses Richesses » (Ps 24,1).

19. C'est pourquoi nous rejetons l'ordre économique mondial actuel imposé par le capitalisme néolibéral et tout autre système économique, y compris les économies entièrement planifiées, qui défient l'alliance de Dieu en excluant de la plénitude de la vie les pauvres, ceux qui sont vulnérables et l'ensemble de la création. Nous refusons toute prétention de l'empire économique, politique et militaire qui porte atteinte à la souveraineté de Dieu sur la vie et qui agit en opposition à la juste loi de Dieu.

(Confession d'Accra, extraits)

Faire place au péché structurel, ce n'est pas nier les responsabilités individuelles, c'est rappeler que le mal s'y incarne et que le changement individuel ne peut suffire.

Textes bibliques

  • En quoi ces textes décalent-ils les façons habituelles de parler du péché ?
  • Est-ce que dans le texte, le péché est le dernier mot de nos vies ?
  • Sur quoi ces textes ouvrent-ils dans nos vies ?

Romains 5, 12-21 (trad. Louis Segond)

12 C'est pourquoi, comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort s'est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché,

13 car jusqu'à la loi le péché était dans le monde. Or, le péché n'est pas imputé, quand il n'y a point de loi.

14 Cependant la mort a régné depuis Adam jusqu'à Moïse, même sur ceux qui n'avaient pas péché par une transgression semblable à celle d'Adam, lequel est la figure de celui qui devait venir.

15 Mais il n'en est pas du don gratuit comme de l'offense ; car, si par l'offense d'un seul il en est beaucoup qui sont morts, à plus forte raison la grâce de Dieu et le don de la grâce venant d'un seul homme, Jésus Christ, ont-ils été abondamment répandus sur beaucoup.

16 Et il n'en est pas du don comme de ce qui est arrivé par un seul qui a péché ; car c'est après une seule offense que le jugement est devenu condamnation, tandis que le don gratuit devient justification après plusieurs offenses.

17 Si par l'offense d'un seul la mort a régné par lui seul, à plus forte raison ceux qui reçoivent l'abondance de la grâce et du don de la justice régneront-ils dans la vie par Jésus Christ lui seul.

18 Ainsi donc, comme par une seule offense la condamnation a atteint tous les hommes, de même par un seul acte de justice la justification qui donne la vie s'étend à tous les hommes.

19 Car, comme par la désobéissance d'un seul homme beaucoup ont été rendus pécheurs, de même par l'obéissance d'un seul beaucoup seront rendus justes.

20 Or, la loi est intervenue pour que l'offense abondât, mais là où le péché a abondé, la grâce a surabondé,

21 afin que, comme le péché a régné par la mort, ainsi la grâce régnât par la justice pour la vie éternelle, par Jésus Christ notre Seigneur.

Galates 3, 10-13

Car tous ceux qui s'attachent aux œuvres de la loi sont sous la malédiction ; car il est écrit : Maudit est quiconque n'observe pas tout ce qui est écrit dans le livre de la loi, et ne le met pas en pratique.

11 Et que nul ne soit justifié devant Dieu par la loi, cela est évident, puisqu'il est dit : Le juste vivra par la foi.

12 Or, la loi ne procède pas de la foi ; mais elle dit : Celui qui mettra ces choses en pratique vivra par elles.

13 Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, étant devenu malédiction pour nous — car il est écrit : Maudit est quiconque est pendu au bois.

1 Co 1, 26-29

26 Considérez, frères, que parmi vous qui avez été appelés il n'y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. 27 Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; 28 et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. (1 Co 1,26-29)

Luc 18, 9-14

9 Il dit encore cette parabole, en vue de certaines personnes se persuadant qu'elles étaient justes, et ne faisant aucun cas des autres :

10 Deux hommes montèrent au temple pour prier ; l'un était pharisien, et l'autre publicain.

11 Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, adultères, ou même comme ce publicain ;

12 je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tous mes revenus.

13 Le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : O Dieu, sois apaisé envers moi, qui suis un pécheur.

14 Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l'autre. Car quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.

Qu'est-ce que ça me dit dans la pratique ?

Où voyez-vous le péché se manifester dans vos associations ?

Qu'est-ce qui permet de dépasser ces situations ?


Le Royaume

Stéphane Lavignotte

Le Royaume est un de ces mots utilisés en théologie qui ont mal vieilli, de ces images qui ne parlent plus. Royaume, est-ce que ça veut dire que la foi est le contraire de la démocratie ? Le Christianisme est-il une dictature ?

Et c'est embêtant car c'est un des thèmes les plus importants de la Bible et qui a sans doute le plus de sens pour la Mission populaire et le courant du Christianisme social.

Dans l'Ancien Testament, il y a l'espérance qu'à un moment, un messie va venir, ce sera la fin des temps, le monde de douleur et d'injustice va s'arrêter et Dieu va installer son Royaume : un pays de justice, de réconciliation, de lait et de miel.

On trouve cette espérance très fortement dans les livres des prophètes — Esaïe, Amos, Ezechiel, etc. — de l'Ancien Testament. Tout au long de l'histoire juive, il va y avoir des moments où on croit que ça va arriver demain.

L'histoire de Jésus est un de ces moments. Le message de Jésus a principalement ce contenu : il est venu annoncer ce Royaume et l'accomplir. Les espoirs mais aussi les ambiguïtés et les incompréhensions commencent là :

  • Il y a des courants révolutionnaires qui espèrent que le messie est celui qui sera à l'origine d'une révolte nationaliste et donc le Royaume veut dire royaume politique juif ayant chassé les occupants romains.
  • Ses disciples et beaucoup de ses contemporains pensent que c'est lui qui va être le messie qui fait advenir le Royaume, pas comme un pouvoir juif, mais la fin des temps annoncée par les prophètes.

Et donc, quand il meurt et que le Royaume ne vient pas, est-ce que ça veut dire qu'il n'était pas le messie ou que le Royaume c'est autre chose que ce qu'on imaginait jusque-là ?

À partir de là, il va y avoir des déplacements de la compréhension du thème du Royaume.

Au Moyen Âge, la foi va se déplacer du Royaume vers la question du paradis et de l'enfer alors que le terme de paradis n'est cité qu'une seule fois dans tout le Nouveau Testament.

Au 4° siècle, l'Empereur de Rome va devenir chrétien et à partir de là on va avoir des États chrétiens, un occident chrétien… est-ce que c'est le Royaume ? Cette vision est encore présente dans l'extrême droite catholique qui va parler de Royauté sociale du Christ.

Mais ces royaumes chrétiens sont loin du rêve de justice annoncé par les prophètes.

Tout au long de l'histoire à partir du Moyen Âge, il y a un premier courant se réclamant du Royaume contre les pouvoirs et les royaumes chrétiens, des courants messianiques — quelqu'un qui dit ou dont on dit qu'il est le messie qui va faire venir le Royaume ; ou seulement des courants prophétiques — qui rappellent l'espérance de justice du Royaume… les deux se traduisent par des révoltes, des révoltes de paysans, des croisades de pauvres, etc. Les noirs victimes de l'esclavage au sud des États-Unis vont dire à leurs propriétaires : « vous dites que vous êtes nos maîtres, mais le mien est au-dessus de vous et à la fin, ce sera son Royaume et plus votre pouvoir ». Cette espérance du Royaume jouera un rôle dans les révolutions — comme en Angleterre au XVII° siècle — qui préparent la modernité et la démocratie et dans bien des révoltes des pauvres et des opprimés. Le Royaume est là une espérance utopique motrice pour le présent.

Certains de ces courants subversifs vont finalement reproduire dans un effet miroir l'illusion de l'empire romain chrétien : on pourrait installer le Royaume ici et maintenant par des forces humaines. De l'histoire de la ville de Münster en Allemagne, au moine Savonarole en Italie, la guerre des paysans avec Thomas Münzer, on va voir des tentatives d'installer des sortes de « communes » chrétiennes où les autorités sont renversées, les biens partagés, on annonce que le péché n'existe plus et parfois sur le plan sexuel il se passe des choses incroyables. Ça tourne souvent à la dictature et c'est écrasé dans le sang.

Au XIX° siècle, une partie des chrétiens qui s'engagent dans le mouvement socialiste/communiste naissant peut avoir cette idée d'identifier le socialisme et le Royaume. Dans les années 1970 on va beaucoup citer Matthieu 11,12 — le royaume des cieux est forcé, et ce sont les violents qui s'en emparent… — pour débattre de la légitimité de la lutte armée pour amener le socialisme. En mai 1981, certains protestants pourront écrire qu'avec la victoire de la gauche, le Royaume s'est approché.

Il faut retenir de ce second courant l'espérance d'une justice achevée ici et maintenant, que les humains ont la capacité d'installer, mais aussi que l'utopie quand elle se réalise tourne souvent mal d'où cette question : est-ce que ce sont les humains qui font advenir le Royaume ou Dieu ?

Un peu à mi-chemin entre la pure utopie motrice des révoltes et cette illusion/espérance qu'on peut installer le Royaume soi-même, se placent les courants du socialisme utopique, du christianisme social pour qui on peut faire vivre des petits bouts de Royaume ici et maintenant, qu'on peut anticiper le Royaume, en avoir un avant-goût.

Faire vivre des bouts d'économie libérées de la logique du profit et de l'exploitation avec des coopératives de production et de consommation dès le milieu du XIX° siècle. Des lieux qu'on va appeler des Fraternités ou des Solidarités et qui vont donner nos Fraternités d'aujourd'hui.

Tommy Fallot, un des fondateurs du Christianisme social et inspirateur de nos Fraternités, parle du projet de « faire de la terre le parvis lumineux du ciel ». Il est question de « préparer les chemins du Royaume ».

Au XX° siècle, le théologien Karl Barth va développer une image pour faire comprendre le rôle du Royaume aujourd'hui : le cercle et les tangentes. Au lieu de penser la création du monde, la résurrection et le Royaume comme trois temps successifs dans une ligne — au début la création, demain le Royaume et au milieu la résurrection — il invite à penser les trois comme trois tangentes qui touchent notre monde qui serait un cercle. Il y a un effet de chacun sur nos réalités : la création qui fait faire du neuf sans cesse, la résurrection qui permet à la vie de triompher de la mort, le Royaume qui nous attire et nous permet de faire avancer la justice et de ne pas perdre espoir.

Il développe aussi l'idée que si on ne peut installer le Royaume par nous-même car seul Dieu le peut, nous pouvons avoir des actions qui sont comme des panneaux indicateurs de la destination du Royaume — « regardez notre accueil inconditionnel, ça dit que le Royaume c'est par là » — ou des actions qui sont des signes et paraboles du Royaume — « notre solidarité, c'est un peu comme le Royaume ». C'est ce qu'on trouve dans la chanson « Parler » de la Mission populaire : « Si les mots sont des frontières / Qui me rendent impuissant / À renverser les barrières / D'un langage trop savant / Je me ferai parabole / Au milieu de mon quartier / Mes actes seront paroles / D'espérance et d'amitié ».

Textes bibliques

  • Quelles représentations du Royaume dans ces textes ?
  • Quelles dynamiques — mais aussi quels risques ? — pour aujourd'hui ?

Luc 17, 20-21

20 Les pharisiens demandèrent à Jésus quand viendrait le règne de Dieu. Il leur répondit : « Le règne de Dieu ne vient pas comme un événement qu'on pourrait voir venir.

21 On ne dira pas : "Voyez, il est ici !" ou bien : "Il est là !" Car, sachez-le, le règne de Dieu est au milieu de vous. »

Luc 4, 16-21

16 Jésus se rendit à Nazareth, où il avait été élevé. Le jour du sabbat, il entra dans la synagogue selon son habitude. Il se leva pour lire les Écritures 17 et on lui remit le rouleau du livre du prophète Ésaïe. Il le déroula et trouva le passage où il est écrit :

18 « L'Esprit du Seigneur est sur moi,

il m'a choisi pour son service afin d'apporter la bonne nouvelle aux pauvres.

Il m'a envoyé pour proclamer la délivrance aux prisonniers

et aux aveugles le retour à la vue,

pour libérer les opprimés,

19 pour annoncer l'année où le Seigneur manifestera sa faveur. »

20 Puis Jésus roula le livre, le rendit au serviteur et s'assit. Toutes les personnes présentes dans la synagogue fixaient les yeux sur lui.

21 Alors il se mit à leur dire : « Ce passage de l'Écriture est accompli, aujourd'hui, pour vous qui m'écoutez. »

Esaïe 65, 17-25 — 66, 1

17 En effet je crée de nouveaux cieux et une nouvelle terre, si bien qu'on n'évoquera plus le passé ; on n'y pensera plus.

18 Réjouissez-vous plutôt, et criez sans fin votre enthousiasme à cause de ce que je crée : en effet je crée Jérusalem pour l'allégresse et son peuple sera débordant de joie.

19 Moi aussi, je suis dans l'allégresse au sujet de cette Jérusalem, et je déborderai de joie en pensant à mon peuple !

On n'entendra plus chez lui ni bruits de pleurs, ni cris de détresse.

20 On n'y trouvera plus d'enfant mort en bas âge, ou encore d'adulte privé d'une longue vieillesse. Car le plus jeune mourra à cent ans, et celui qui n'atteindra pas cet âge sera regardé comme maudit.

21 Ils bâtiront des maisons et seront sûrs d'y habiter ; ils planteront des vignes et seront sûrs d'en profiter.

22 Ils ne bâtiront plus pour qu'un autre en jouisse, ils ne planteront plus pour qu'un autre en profite. Dans mon peuple on vivra aussi vieux que les arbres, et mes bien-aimés jouiront du travail qu'ils auront fait.

23 Ce ne sera plus pour rien qu'ils se donneront de la peine, et ils ne mettront plus au monde des enfants pour les voir mourir. Car ils forment la famille de ceux que je bénis, eux et leurs enfants.

24 Moi, je leur répondrai avant même qu'ils appellent ; ils n'auront pas fini de parler, que je les aurai entendus.

25 Le loup et l'agneau brouteront l'un à côté de l'autre. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le serpent, pour se nourrir, se contentera de poussière. On ne commettra ni mal ni destruction sur toute la montagne qui m'appartient, dit le Seigneur.

66, 1 Voici ce que déclare le Seigneur : « Les cieux sont mon trône et la terre mon marchepied. Quel genre de maison voudriez-vous me bâtir ? Et en quel genre de lieu voulez-vous que je me repose ?

Michée 4, 1-4

1 « Un jour viendra où la montagne de la maison du Seigneur sera fermement établie au sommet des montagnes, et elle se dressera au-dessus des collines. Alors des peuples afflueront vers elle.

2 Des foules nombreuses s'y rendront et diront : "En route ! Montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Il nous enseignera ce qu'il attend de nous, et nous suivrons ses chemins." En effet, c'est de Sion que vient l'enseignement du Seigneur, c'est de Jérusalem que nous parvient sa parole.

3 Il rendra son jugement entre une multitude de pays, il sera un arbitre pour des peuples puissants, même lointains. Avec leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et avec leurs lances ils feront des faucilles. On ne lèvera plus l'épée un pays contre l'autre, on ne s'exercera plus à la guerre.

4 Chaque personne cultivera en paix sa vigne et ses figuiers sans que personne l'inquiète. » C'est le Seigneur de l'univers lui-même qui parle.

Matthieu 13, 1-9

1 Ce jour-là, Jésus sortit de la maison et alla s'asseoir au bord du lac pour enseigner.

2 Un grand nombre de personnes se rassembla autour de lui, si bien qu'il monta dans une barque et s'y assit. Les gens se tenaient au bord de l'eau.

3 Il leur parlait de beaucoup de choses en utilisant des paraboles et il leur disait : « Un jour, le semeur sortit pour semer.

4 Comme il semait, une partie des grains tomba au bord du chemin : les oiseaux vinrent et les mangèrent.

5 Une autre partie tomba sur un sol pierreux où il y avait peu de terre. Les grains poussèrent aussitôt parce que la couche de terre n'était pas profonde.

6 Quand le soleil se leva, il brûla les jeunes pousses et, faute de racines, elles se desséchèrent.

7 Une autre partie des grains tomba dans les ronces. Celles-ci grandirent et étouffèrent les bonnes pousses.

8 Mais d'autres grains tombèrent dans la bonne terre et produisirent des épis : les uns portaient cent grains, d'autres soixante et d'autres trente. »

9 Et Jésus ajouta : « Celui qui a des oreilles, qu'il entende ! »

Matthieu 13, 31-33

31 Jésus leur raconta une autre parabole : « Le royaume des cieux est comme une graine de moutarde qu'on prend et qu'on sème dans son champ.

32 C'est la plus petite de toutes les graines ; mais quand elle a poussé, c'est la plus grande de toutes les plantes du jardin : elle devient un arbre, de sorte que les oiseaux viennent faire leurs nids dans ses branches. »

33 Jésus leur dit une autre parabole : « Le royaume des cieux ressemble au levain qu'une femme prend et mêle à une grande quantité de farine, jusqu'à ce que toute la pâte lève. »

Matthieu 13, 36-43

36 Puis Jésus laissa la foule et se rendit à la maison. Ses disciples s'approchèrent de lui et dirent : « Explique-nous la parabole de la mauvaise herbe dans le champ. »

37 Jésus répondit : « Celui qui sème la bonne semence, c'est le Fils de l'homme ;

38 le champ, c'est le monde ; la bonne semence représente ceux qui appartiennent au royaume ; la mauvaise herbe représente ceux qui appartiennent au Mauvais ;

39 l'ennemi qui sème la mauvaise herbe, c'est le diable ; la moisson, c'est la fin du monde ; et les moissonneurs, ce sont les anges.

40 Comme on enlève la mauvaise herbe pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde :

41 le Fils de l'homme enverra ses anges, ils élimineront de son royaume tous ceux qui détournent les autres de Dieu et ceux qui commettent le mal,

42 et ils les jetteront dans le feu de la fournaise ; c'est là que beaucoup pleureront et grinceront des dents.

43 Mais les personnes qui sont fidèles à Dieu brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Celui qui a des oreilles, qu'il entende !

Luc 1, 46-56

46 Marie dit alors :

« De tout mon être je dirai la grandeur du Seigneur,

47 mon cœur déborde de joie à cause de Dieu, mon sauveur !

48 Car il a porté son regard sur l'abaissement de sa servante.

Oui, dès maintenant et en tous les temps, les humains me diront bienheureuse,

49 car celui qui est puissant a fait pour moi des choses magnifiques.

Il est le Dieu saint,

50 il est plein de bonté de génération en génération

pour ceux qui reconnaissent son autorité.

51 Il a montré son pouvoir en déployant sa force :

il a mis en déroute ceux qui ont le cœur orgueilleux,

52 il a renversé les puissants de leurs trônes

et il a élevé les humiliés au premier rang.

53 Il a comblé de biens ceux qui avaient faim,

et il a renvoyé les riches les mains vides.

54 Il est venu en aide à Israël, le peuple qui le sert :

il n'a pas oublié de manifester sa bonté

55 envers Abraham et ses descendants, pour toujours,

comme il l'avait promis à nos ancêtres. »

56 Marie resta avec Élisabeth pendant environ trois mois, puis elle retourna chez elle.

Qu'est-ce que ça me dit dans la pratique ?

En quoi les associations sont ou pourraient être des ferments / indicateurs / parvis / graines / avant-goût / contre-témoignage / etc. du Royaume ?

15 novembre 2021


Libération

Qu'avez-vous compris du sens, niveau, moyen de la libération dans ce texte ? Pour permettre aux autres membres du groupe de comprendre ce qu'il y avait dans votre passage.

Quel serait votre rêve de libération aujourd'hui, en lien avec votre réalité ?


I have a dream

Discours prononcé par Martin Luther King, Jr, sur les marches du Lincoln Memorial, Washington D.C., le 28 août 1963.

Il y a cent ans, un grand américain, qui jette sur nous aujourd'hui son ombre symbolique, a signé la Proclamation d'Émancipation. Cet arrêté d'une importance capitale venait porter lumière, comme un phare d'espoir, aux millions d'esclaves Noirs marqués par les flammes d'une injustice foudroyante, et annonçait l'aube joyeuse qui allait mettre fin à la longue nuit de la captivité.

Mais un siècle plus tard, nous devons faire le constat tragique que les Noirs ne sont pas encore libres. Un siècle plus tard, la vie des Noirs reste entravée par la ségrégation et enchaînée par la discrimination. Un siècle plus tard, les Noirs représentent un îlot de pauvreté au milieu d'un vaste océan de prospérité matérielle. Un siècle plus tard, les Noirs languissent toujours dans les marges de la société américaine, des exilés dans leur propre terre. Alors nous venons ici aujourd'hui pour dramatiser notre condition effroyable.

Nous venons à la capitale de notre nation pour demander, en quelque sorte, le paiement d'un chèque. Quand les architectes de notre république écrivirent les textes magnifiques de la Constitution et de la Déclaration d'Indépendance, ils signèrent un billet à l'ordre de chaque américain. C'était la promesse que chaque personne serait assurée de son droit inaliénable à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur.

Il est aujourd'hui évident que l'Amérique a manqué à cet engagement quant à ses citoyens de couleur. Au lieu de faire honneur à cette obligation sacrée, l'Amérique a passé au peuple Noir un chèque qui revient marqué « sans provisions ». Mais nous ne saurions croire que la banque de la Justice a fait faillite. Nous ne saurions croire qu'il n'y a plus suffisamment de provisions dans les grands coffres d'opportunité nationaux. Alors nous venons exiger paiement contre ce chèque, paiement sur demande des richesses de la liberté et de la sécurité que procure la justice.

Nous venons également à cet endroit sacré pour rappeler à l'Amérique l'urgence absolue du moment. Ce n'est pas le moment de prendre le luxe de laisser calmer les esprits, ni de nous laisser endormir par une approche gradualiste. Il est temps de quitter la vallée sombre et désolée de la ségrégation pour prendre le chemin ensoleillé de la justice raciale. Il est temps d'ouvrir les portes de l'opportunité à tous les enfants de Dieu. Il est temps de tirer notre nation des sables mouvants de l'injustice raciale jusqu'au rocher solide de la fraternité.

Que la nation ne tienne pas compte de l'urgence du moment, qu'elle sous-estime la détermination des Noirs, lui serait fatal. Cet été étouffant du mécontentement légitime des Noirs ne prendra fin qu'à l'arrivée d'un automne vivifiant qui amènera liberté et égalité. L'année 1963 n'est pas une fin, mais un début. Ceux qui veulent croire que les Noirs seront satisfaits seulement de s'exprimer avec force auront un fâcheux réveil si la nation revient aux affaires habituelles comme si de rien n'était. L'Amérique ne connaîtra ni repos ni tranquillité tant que les Noirs ne jouissent pas pleinement de leurs droits civiques. Les orages de la révolte continueront à secouer les fondations de notre pays jusqu'au jour où la lumière de la justice arrivera.

Mais il y a quelque chose que je dois dire à mon peuple, qui est sur le point de franchir le seuil de la justice. En luttant pour prendre notre juste place, nous ne devrons pas nous rendre coupables d'actes injustes. Ne buvons pas de la coupe de l'amertume et de la haine pour assouvir notre soif.

Nous devons toujours conduire notre lutte dans un haut souci de dignité et de discipline. Nous ne pouvons pas laisser notre protestation créative dégénérer en violence physique. Encore et encore, nous devons atteindre ce niveau exalté où nous opposons à la force physique, la force de l'âme. Le militantisme merveilleux qui a pris la communauté noire ne doit pas nous amener à nous méfier de tous les Blancs, puisque beaucoup de nos frères Blancs, on le voit par leur présence ici aujourd'hui, se sont rendus compte que leur destin est lié au nôtre, et que leur liberté dépend étroitement de la nôtre. Nous ne pouvons pas marcher seuls.

Et quand nous marchons, nous devons jurer d'aller toujours de l'avant. Nous ne pouvons pas faire demi-tour. Il y en a qui demandent aux fervents des droits civiques, « Quand serez-vous satisfaits ? » Nous ne saurions être satisfaits tant que nous ne pouvons pas laisser nos corps fatigués se reposer dans les motels des routes ni les hôtels des villes. Nous ne saurions être satisfaits tant que les Noirs ne peuvent bouger que d'un petit ghetto à un ghetto plus grand. Nous ne saurions être satisfaits tant qu'un Noir en Mississippi n'a pas le droit de voter et qu'un Noir à New York ne voit rien pour lequel il peut voter. Non, nous ne sommes pas satisfaits, et nous ne serons satisfaits que le jour où la justice se déchaînera comme les eaux, et que la rectitude sera comme un fleuve puissant.

Je ne suis pas sans savoir que certains d'entre vous arrivent ici après maintes épreuves et tribulations. Certains d'entre vous viennent directement des cellules étroites de prison. Certains d'entre vous viennent des régions où votre quête pour la liberté vous a laissés meurtris par les orages de la persécution et renversés par le vent de la brutalité policière. Vous êtes les vétérans de la souffrance créative. Persévérez dans l'assurance que la souffrance non méritée vous portera rédemption.

Retournez au Mississippi, retournez à l'Alabama, retournez à la Géorgie, retournez à la Louisiane, retournez aux ghettos et quartiers pauvres de nos villes du Nord, en sachant que cette situation, d'une manière ou d'une autre, peut être et sera changée. Ne nous complaisons pas dans la vallée du désespoir.

Je vous dis aujourd'hui, mes amis, que malgré les difficultés et les frustrations du moment, j'ai quand même un rêve. C'est un rêve profondément enraciné dans le rêve américain.

J'ai un rêve — qu'un jour, cette nation se lèvera et vivra la vraie signification de son credo : « Nous tenons ces vérités comme allant de soi, que les hommes naissent égaux. »

J'ai un rêve — qu'un jour, sur les collines de terre rouge de la Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d'esclaves pourront s'asseoir ensemble à la table de la fraternité.

J'ai un rêve — qu'un jour même l'état de Mississippi, un désert étouffant d'injustice et d'oppression, sera transformé en une oasis de liberté et de justice.

J'ai un rêve — que mes quatre enfants habiteront un jour une nation où ils seront jugés non pas par la couleur de leur peau, mais par le contenu de leur caractère.

J'ai un rêve aujourd'hui.

J'ai un rêve — qu'un jour l'état de l'Alabama, dont le gouverneur actuel parle d'interposition et de nullification, sera transformé en un endroit où des petits enfants noirs pourront prendre la main des petits enfants blancs et marcher ensemble comme frères et sœurs.

J'ai un rêve aujourd'hui.

J'ai un rêve — qu'un jour, chaque vallée sera levée, chaque colline et montagne sera nivelée, les endroits rugueux seront lissés et les endroits tortueux seront faits droits, et la gloire du Seigneur sera révélée, et tous les hommes la verront ensemble.

Ceci est notre espoir. C'est avec cet espoir que je rentre au Sud. Avec cette foi, nous pourrons transformer les discordances de notre nation en une belle symphonie de fraternité. Avec cette foi, nous pourrons travailler ensemble, prier ensemble, lutter ensemble, être emprisonnés ensemble, nous révolter pour la liberté ensemble, en sachant qu'un jour nous serons libres.

Quand ce jour arrivera, tous les enfants de Dieu pourront chanter avec un sens nouveau cette chanson patriotique, « Mon pays, c'est de toi, douce patrie de la liberté, c'est de toi que je chante. Terre où reposent mes aïeux, fierté des pèlerins, de chaque montagne, que la liberté retentisse. »

Et si l'Amérique veut être une grande nation ceci doit se faire. Alors, que la liberté retentisse des grandes collines du New Hampshire. Que la liberté retentisse des montagnes puissantes de New York. Que la liberté retentisse des hauts Alleghenies de la Pennsylvanie !

Que la liberté retentisse des Rockies enneigées du Colorado !

Que la liberté retentisse des beaux sommets de la Californie !

Mais pas que ça — que la liberté retentisse des Stone Mountains de la Géorgie !

Que la liberté retentisse des Lookout Mountains du Tennessee !

Que la liberté retentisse de chaque colline et de chaque taupinière du Mississippi ! Que la liberté retentisse !

Quand nous laisserons retentir la liberté, quand nous la laisserons retentir de chaque village et de chaque lieu-dit, de chaque état et de chaque ville, nous ferons approcher ce jour où tous les enfants de Dieu, Noirs et Blancs, Juifs et Gentils, Catholiques et Protestants, pourront se prendre par la main et chanter les paroles du vieux spiritual noir : « Enfin libres ! Enfin libres ! Dieu Tout-Puissant, merci, nous sommes enfin libres ! »


Textes bibliques

  • Qui est libéré ?
  • Libéré(e)(s) de quoi ? Comment ?
  • En vue de quoi ?

Exode 3, 7-12

7 Le Seigneur reprit : « J'ai vu comment on maltraite mon peuple en Égypte ; j'ai entendu les Israélites crier sous les coups de leurs oppresseurs. Oui, je connais leurs souffrances. 8 Je suis donc venu pour les délivrer du pouvoir des Égyptiens, et pour les conduire d'Égypte vers un pays beau et vaste, vers un pays qui regorge de lait et de miel, le pays où habitent les Cananéens, les Hittites, les Amorites, les Perizites, les Hivites et les Jébusites. 9 Puisque les cris des Israélites sont montés jusqu'à moi et que j'ai même vu de quelle manière les Égyptiens les oppriment, 10 je t'envoie maintenant vers le Pharaon. Va, et fais sortir d'Égypte Israël, mon peuple. » 11 Moïse répondit à Dieu : « Moi ? je ne peux pas aller trouver le Pharaon et faire sortir les Israélites d'Égypte ! » — 12 « Je serai avec toi, reprit Dieu. Et pour te prouver que c'est bien moi qui t'envoie, je te donne ce signe : Quand tu auras fait sortir les Israélites d'Égypte, tous ensemble vous me rendrez un culte sur cette montagne-ci. »

Cette saga de la sortie d'Égypte qui s'ouvre ici est le fondement de la foi d'Israël (même si les bibles commencent par les récits de création). Dans ce texte, la conviction d'un Dieu qui entend, d'un Dieu qui se laisse émouvoir, d'un Dieu qui veut libérer — et qui a besoin pour cela de mains humaines. La réticence de Moïse et la promesse de ce Dieu « je serai avec toi » (qui amorce la demande de Moïse du nom de ce Dieu = je serai qui je serai : c'est le même « je serai » qui ouvre les deux réponses de Dieu — l'idée d'un Dieu qui se révèle en étant avec — et en agissant ?)

v. 12 : un signe qui ne prouve rien — mais on peut y voir que cette libération débouche sur un service : de la servitude au service.

On passe dans ces quelques versets du nom propre Yahvé (traduit ici par « le Seigneur ») au nom générique — qui est un pluriel, « Elohim ». Isabelle Grellier.

Galates 5

1 Le Christ nous a libérés pour que nous soyons vraiment libres. Tenez bon, donc, ne vous laissez pas de nouveau réduire en esclavage.

2 Écoutez ! Moi, Paul, je vous l'affirme : si vous vous faites circoncire, alors le Christ ne vous servira plus à rien. 3 Je l'affirme encore une fois à tout homme qui se fait circoncire : il a le devoir d'obéir à la loi tout entière. 4 Vous qui cherchez à être reconnus justes aux yeux de Dieu par la loi, vous êtes séparés du Christ ; vous êtes privés de la grâce de Dieu. 5 Quant à nous, nous mettons notre espoir en Dieu, qui nous rendra justes à ses yeux ; c'est ce que nous attendons, par la puissance du Saint-Esprit qui agit au travers de notre foi. 6 Car, pour celui qui est uni à Jésus-Christ, être circoncis ou ne pas l'être n'a pas d'importance : ce qui importe, c'est la foi qui agit par l'amour. […]

13 Mais vous, frères et sœurs, vous avez été appelés à la liberté. Seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte pour vivre selon les désirs de votre propre nature. Au contraire, laissez-vous guider par l'amour pour vous mettre au service les uns des autres. 14 Car toute la loi se résume dans ce seul commandement : « Tu dois aimer ton prochain comme toi-même. » 15 Mais si vous agissez comme des bêtes sauvages, en vous mordant et vous dévorant les uns les autres, alors prenez garde : vous finirez par vous détruire les uns les autres. 16 Voici donc ce que j'ai à vous dire : laissez le Saint-Esprit diriger votre vie et vous n'obéirez plus aux désirs de votre propre nature. […]

18 Mais si l'Esprit vous conduit, alors vous n'êtes plus soumis à la loi.

Le contexte : Paul a annoncé aux Galates la foi en Jésus qui justifie gratuitement, que l'on soit circoncis ou non (Ga 3,26 : il n'y a plus ni juif ni grec…). Mais les Galates se laissent troubler par certains qui disent qu'il faut être circoncis pour bénéficier de la promesse de Dieu.

Les contraintes religieuses (en l'occurrence la circoncision avec sous-jacent le respect des 632 commandements de la loi juive) sont comprises ici comme un esclavage : esclavage concret lié à des pratiques imposées ; esclavage psychologique, quand l'humain est enfermé dans l'idée d'un Dieu qui le juge selon son respect de la loi — au risque d'annihiler le message central de Paul : ce salut gratuit. C'est donc aussi contre une fausse image de Dieu que Paul proteste. Isabelle Grellier.

Luc 1, 46-55

46 Marie dit alors :

« De tout mon être je veux dire la grandeur du Seigneur,

47 mon cœur est plein de joie à cause de Dieu, mon Sauveur ;

48 car il a bien voulu abaisser son regard sur moi, son humble servante.

Oui, dès maintenant et en tous les temps, les humains me diront bienheureuse,

49 car Dieu le Tout-Puissant a fait pour moi des choses magnifiques.

Il est le Dieu saint,

50 il est plein de bonté en tout temps pour ceux qui le respectent.

51 Il a montré son pouvoir en déployant sa force :

il a mis en déroute les hommes au cœur orgueilleux,

52 il a renversé les rois de leurs trônes

et il a placé les humbles au premier rang.

53 Il a comblé de biens ceux qui avaient faim,

et il a renvoyé les riches les mains vides.

54 Il est venu en aide au peuple d'Israël, son serviteur :

il n'a pas oublié de manifester sa bonté

55 envers Abraham et ses descendants, pour toujours,

comme il l'avait promis à nos ancêtres. »

Le contexte : Marie a rencontré un ange qui lui annonce qu'elle va avoir un fils qui sera appelé « fils du très haut », « fils de Dieu », et elle se rend chez sa parente, Élisabeth, qui était stérile et dont l'ange lui annonce qu'elle est enceinte — ce qui représente pour Marie comme une confirmation de la promesse qui lui a été faite. Cette louange de Marie (on parle du cantique de Marie) vient en réponse à la bénédiction que lui adresse Élisabeth.

(Ne pas se laisser arrêter par la question de la naissance virginale si souvent comprise dans sa matérialité — qui est pour certains un article fondamental de leur foi, avec le culte rendu à Marie éternellement vierge et toutes ces constructions qui vont jusqu'au n'importe quoi ; naissance virginale qui est pour d'autres un obstacle absolu à la foi. Il est bien plus intéressant de faire de tout cela des lectures symboliques.)

Un Dieu attentif aux petits (« il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante »), qui vient les libérer des puissants.

Un mouvement qui fait d'abord considérer la situation individuelle avant de s'élargir au peuple tout entier.

Un texte dur, pourtant, puisque le mouvement de libération des pauvres s'accompagne du renversement des riches et des puissants. Mais on peut se demander si ce déboulonnement des riches et des puissants ne serait pas pour eux le premier pas d'une libération. Isabelle Grellier.

Marc 10, 46-52

46 Ils arrivèrent à Jéricho. Lorsque Jésus sortit de cette ville avec ses disciples et une grande foule, un aveugle appelé Bartimée, le fils de Timée, était assis au bord du chemin et mendiait. 47 Quand il entendit que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! » 48 Beaucoup lui faisaient des reproches pour qu'il se taise, mais il criait encore plus fort : « Fils de David, aie pitié de moi ! » 49 Jésus s'arrêta et dit : « Appelez-le. » Ils appelèrent donc l'aveugle et lui dirent : « Courage, lève-toi, il t'appelle. » 50 Alors il jeta son manteau, sauta sur ses pieds et vint vers Jésus. 51 Jésus lui demanda : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L'aveugle lui répondit : « Maître, fais que je voie de nouveau. » 52 Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t'a guéri. » Aussitôt, il put voir, et il suivait Jésus sur le chemin.

Après la 3° annonce par Jésus de sa mort et de sa résurrection, et après la demande de Jacques et de Jean de siéger l'un à droite l'autre à gauche du Christ « dans sa gloire ». Juste après, il y a l'entrée de Jésus à Jérusalem — entrée en gloire, avec l'acclamation de la foule, mais une gloire si paradoxale, puisque Jésus est monté sur la monture du paysan — l'ânon, et qu'il va être très vite rejeté par la foule.

La guérison de Bartimée vient comme une façon de montrer l'inversion des hiérarchies réalisée par le message de Jésus. D'autant que ce mendiant aveugle s'appelle Bartimée — fils de l'honneur.

Bartimée s'impose contre ceux qui accompagnent Jésus.

Souligner la demande de Jésus : « que veux-tu que je fasse pour toi ? » ; on peut penser que la réponse était évidente mais elle ne l'était peut-être pas tant que ça (Bartimée voulait peut-être seulement de l'argent). Non : Bartimée demande la liberté de pouvoir vivre debout, sans mendier, et il est important qu'il formule lui-même sa demande.

Pas de geste magique de la part de Jésus, mais cette simple affirmation : « ta foi t'a sauvé, guéri ». Isabelle Grellier.

Qu'est-ce que ça veut dire pour nous aujourd'hui ?

Quelle liberté arrivez-vous à vivre collectivement dans une association en rupture avec la logique de la société ? Ce qui se passe ou pourrait se passer dans vos associations ?

Qu'est-ce qui se vit comme travail menant à une libération non seulement individuelle mais collective ?

Libéré(e)(s) vers quoi / comment ? Sur le plan individuel / dans mon association / au niveau politique-sociétal…


  1. L'Express, « Comment utiliser les 7 péchés capitaux pour booster ses ventes ? » ↩︎

  2. « Le terme de péché originel a été créé par saint Augustin, probablement en 397, pour désigner l'état de péché dans lequel se trouve tout humain du fait de son origine à partir d'une race pécheresse. » (Encyclopaedia Universalis) ↩︎

  3. On associe donc généralement le péché originel au mythe de Gen. 3 qu'on appelle souvent « la chute », quand Adam et Ève mangent le fruit interdit. Mais il est intéressant de noter que ni le mot « péché », ni le mot « chute » n'apparaissent dans ce mythe des origines ; on trouve celui de péché seulement après, dans l'histoire de Caïn et Abel. ↩︎

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